16 janv. 2026

Journalisme d’investigation et monde agricole : enquêtes sous pression

Par

Florence Gault

Culture

5 mins

Culture

5 mins

Culture

5 mins

Menaces, isolement, épuisement physique et mental : enquêter sur l’agro-industrie et les conditions de travail des ouvriers agricoles expose les journalistes à des risques rarement visibles du grand public. Sur scène, dans La Terre parle quand elle creuse, Morgane Large et Hélène Servel racontent ce que ces enquêtes font aux corps et aux esprits.

©Thierry Laporte

« J’aime mon métier de journaliste mais il faut que je le fasse dans d’autres conditions, parce que ce n’est pas tenable. Physiquement et mentalement parlant. On ne peut pas tenir très longtemps comme ça. »

Cette phrase d’Hélène Servel dit l’essentiel. L’attachement viscéral au métier. Et, en miroir, l’usure profonde que produisent certaines enquêtes au long cours. Celles qui plongent au cœur des conditions de travail agricoles, dans son cas, là où s’entrecroisent intérêts économiques puissants, silences imposés et violences sociales.

Créé en 2023 au Théâtre du Point du Jour à Lyon, puis repris en novembre dernier, le spectacle La Terre parle quand on creuse met en scène le travail de deux journalistes d’investigation : Morgane Large, qui enquête depuis des années sur l’agro-industrie en Bretagne, et Hélène Servel, qui documente les conditions de travail et les violences subies par les travailleurs agricoles dans le sud-est de la France. Une plongée rare dans la fabrique de l’enquête — et dans ce qu’elle coûte à celles qui la mènent.

Le journalisme d’investigation face à l’agro-industrie

L’agro-industrie constitue un terrain d’enquête particulièrement sensible en raison du poids des intérêts économiques et politiques qui la traversent. En Bretagne, Morgane Large, journaliste pour la Radio Kreiz Breizh, décrit un monde qui « fonctionne à bas bruit », où les frontières entre acteurs économiques, élus locaux et institutions sont souvent poreuses.

Ancienne élue locale, la cofondatrice du média d’investigation Splann observe comment certains conseils municipaux peuvent être largement dominés par des acteurs liés, de près ou de loin, à l’agro-industrie. Dans ce contexte, enquêter revient moins à révéler des scandales spectaculaires qu’à documenter des mécanismes ordinaires de pouvoir, installés de longue date et rarement remis en question publiquement.

Dans le sud-est de la France, Hélène Servel enquête sur les conditions de travail des travailleurs agricoles, souvent étrangers, précaires, dépendants de leur employeur pour le logement, les papiers ou l’accès au travail. Les faire parler implique de composer avec la peur, le silence et des rapports de force profondément déséquilibrés. « Les personnes savent que témoigner peut leur coûter très cher. »

Pressions, menaces, violences : le coût invisible de l’enquête

Enquêter sur l’agro-industrie et les conditions de travail agricoles expose à des risques bien réels. En Bretagne, Morgane Large n’imaginait pas, « même pas un an avant », que cela puisse arriver. Lorsqu’un proche l’alerte — « tu devrais pas rester sur ces sujets-là, tu vas te faire dévisser tes roues de bagnole » —, elle trouve l’idée invraisemblable. Quelques mois plus tard, en mars 2021, les boulons des roues de sa voiture personnelle sont sabotés, à deux reprises. Elle roule alors à plus de 100 km/h avec ses enfants à bord, sans savoir que le véhicule a été volontairement endommagé.

Lorsqu’elle contacte Reporters sans frontières, la réponse la sidère : « Il n’y a pas ça en France. C’est quelque chose dont on entend parler dans les Balkans, mais pas ici. » Les pressions continuent. Sa voiture est une nouvelle fois sabotée en 2023, son chien est empoisonné et les locaux de sa radio dégradés. Sans compter les appels anonymes la nuit et les menaces à peine déguisées.

Dans le Sud-Est, Hélène Servel évoque un contexte de violences ancien, connu localement mais rarement nommé. Dès les années 2000, elle entend parler d’agressions visant des travailleurs agricoles étrangers. « Il y avait des sortes de chasses à l’homme », raconte-t-elle, évoquant la « technique de la portière », consistant à faire chuter des ouvriers depuis une voiture en marche.

Lors d’un reportage pour Envoyé spécial sur France 2, Hélène Servel est elle-même agressée par l’agriculteur Didier Cornille, malgré la présence des caméras. « On venait de lui dire qu’on était France 2, Envoyé spécial », souligne-t-elle. Il sera condamné à 1 000 euros d’amende, sans inscription au casier judiciaire. À l’audience, le juge conclut : « La prochaine fois, il faudra garder son sang-froid. » Pour Hélène Servel, cette réponse résume le problème : « Le fait même qu’on parle d’une “prochaine fois”, ça en dit long. »

À lire aussi | Une pièce pour les vivant·e·s : le théâtre face à l'extinction du vivant

Le théâtre pour rendre visibles les coulisses de l’enquête

Les coulisses de leurs enquêtes sont donc racontées dans le spectacle La Terre parle quand on creuse, mis en scène par Aurélie Van Den Daele. Pourquoi le théâtre ? Parce qu’il rend visibles les coulisses de l’enquête : non seulement les faits, mais la manière dont ils sont produits, sous pression. Le spectacle prend la forme d’une déambulation, où le public change de point de vue et écoute des sons rarement diffusés à l’antenne.

Morgan Large et la comédienne Lauryne Lopes de Pina lors du spectacle "La Terre parle quand on creuse"/©Thierry Laporte

Pour Hélène Servel, ce travail scénique a aussi été une manière de reprendre pied après les violences subies. « J’ai l’impression que ça a pu m’aider à reprendre de l’énergie, à reprendre de la force », explique-t-elle. Retravailler certaines scènes, notamment celle de son agression, a d’abord été éprouvant — « ça me submergeait complètement » — avant de permettre un déplacement : « Ça m’a permis de passer une étape supplémentaire. »

Le théâtre donne alors une autre portée aux récits de l’enquête. « Ça donne beaucoup plus de force à ce qu’on raconte », souligne Hélène Servel. Morgane Large partage ce constat. Voir l’indignation du public agit comme une confirmation : « Quand je vois les réactions des gens, je me dis : en fait, je ne suis pas folle. C’est insupportable, et les gens s’en rendent compte. »

Sans renoncer, les deux journalistes interrogent la soutenabilité de ce journalisme d’investigation qu’elles jugent indispensable. En donnant à voir ce que signifie enquêter aujourd’hui sur l’agro-industrie et le travail agricole, le théâtre pose une question politique centrale : à quelles conditions ce journalisme peut-il continuer d’exister — et à quel prix ?


Découvrez l'entretien de Morgan Large et Hélène Servel dans notre podcast :

Dans la même thématique :

Culture

Restez informé.e.s !

Un média qui décrypte les enjeux
de transition écologique et sociale

Copyright © 2025 En un battement d’aile - Made with fun

Restez informé.e.s !

Un média qui décrypte les enjeux
de transition écologique et sociale

Copyright © 2025 En un battement d’aile - Made with fun

Restez informé.e.s !

Un média qui décrypte les enjeux
de transition écologique et sociale

Copyright © 2025 En un battement d’aile - Made with fun