26 juin 2026
Climatisation : une fausse bonne idée ?
Par
Florence Gault
Climat
3 mins
En pleine canicule d’une intensité exceptionnelle, avec des records historiques de température, le débat sur la climatisation s’invite dans les médias. D’après l’ADEME, environ un quart des Français aurait équipé leur logement. Mais est-ce une vraie bonne solution ? Décryptage avec l’ALEC Lyon, l’Agence Locale Énergie Climat.
©u_ssfofehsaj/Pixabay
Alors que les vagues de chaleur sont appelées à se multiplier et à s’intensifier dans les prochaines décennies, plusieurs responsables politiques ont récemment pris position sur le sujet. Le 30 juin dernier, Marine Le Pen a notamment proposé un « grand plan d’équipement pour la climatisation », une déclaration qui a suscité de nombreuses réactions. Si certains y voient une réponse nécessaire pour protéger les populations les plus vulnérables, d’autres rappellent que la climatisation ne peut être considérée comme une solution unique.
Alors, quelle place pour la climatisation dans l’adaptation au changement climatique ? Les explications d’Etienne Rimaud, chargé de mission Logement individuel au sein de l'ALEC Lyon, l’Agence Locale de l'Énergie et du Climat de la métropole de Lyon.
On vit une canicule d'une intensité exceptionnelle, avec des records historiques de température battus chaque jour. Les 50 °C devraient être régulièrement atteints en 2050. Au vu des chaleurs qui nous attendent, peut-on encore se passer de la climatisation ?
Peut-être qu'un jour, en effet, on arrivera à un moment où on ne pourra plus s'en passer. Mais ce n'est pas encore le moment de déployer ce seul système partout. Pour nous, la climatisation, c'est la dernière étape, quand il n'y a plus aucune autre solution.
Dans l'immédiat il y a beaucoup d'étapes intermédiaires possibles. Cela dépend également des projets.
Par exemple, dans une maison équipée de radiateurs électriques, où créer un réseau hydraulique serait très coûteux, une pompe à chaleur air-air peut être pertinente. Mais elle doit toujours être associée à de bonnes occultations, d’une excellente isolation, d’une adaptation des usages et, autant que possible, de végétalisation autour du logement.
Dans la plupart des autres cas, on peut s’en passer et privilégier la sobriété des usages ou un système de chauffage plus adapté.
Installer la climatisation n'a donc de sens que si l'on a déjà tout fait pour empêcher la chaleur d'entrer dans le logement ?
Oui, c’est cela. Il y a cinq piliers à avoir en tête. D’abord, se protéger du rayonnement, direct et indirect : en été, la première entrée de chaleur se fait souvent par les fenêtres, qui doivent être correctement occultables avec des protections adaptées.
Ensuite, avoir une bonne enveloppe thermique : isolation des murs, plafonds, sols, fenêtres performantes, mais aussi prise en compte de l’inertie du bâtiment, en conservant le contact avec les éléments lourds du logement (murs porteurs, refends, dalles), un point souvent négligé alors qu’il est essentiel pour le confort d’été.
Troisième pilier : avoir les bons usages. Se protéger du soleil et de l'air extérieur la journée, puis sur-ventiler la nuit lorsqu'il fait plus frais, en ouvrant largement pour créer de vrais flux d’air.
Quatrième levier : limiter les apports de chaleur internes, en réduisant l’usage du four et des cuissons, et en pensant aussi à des gestes simples comme dégivrer le frigo ou nettoyer la grille arrière.
Et enfin, se ventiler soi même : une grande partie des projets où l’on pense installer une climatisation pourrait être traitée avec des brasseurs d’air, qui consomment 10 à 50 fois moins d’énergie et permettent une baisse de température ressentie de 1 à 4 °C, sans toucher à l'hygrométrie de la pièce.
Les climatiseurs actuels utilisent des fluides réfrigérants peu chers et faciles à produire, mais polluants, responsables, selon une estimation de l'ONU en 2023, de 7% des émissions annuelles de gaz à effet de serre. La climatisation est trop polluante ?
Il y a d’abord la pollution liée à la fabrication du système. Une climatisation, ce sont des matières métalliques, plastiques, un liquide frigorigène qui n'est pas du tout éco-responsable. Il existe un liquide frigo plus vertueux, le propane, mais qui n’est pas généralisé. Le plus utilisé reste le R32, qui est 200 fois plus polluant. Quand il y a une fuite, quand il y a des recharges à faire, il y a un peu de liquide qui s’échappe, ce qui représente une pollution dont on ne parle pas du tout.
S’ajoute ensuite la consommation électrique : une climatisation fonctionne souvent entre 1 000 et 1 500 watts, contre 10 à 20 watts pour un ventilateur. Cela implique une production d’électricité supplémentaire, qui, même en France où elle est largement décarbonée, contribue aux pics de consommation lors des épisodes de forte chaleur.
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La Métropole de Lyon vient d'annoncer un plan de climatisation pour les établissements accueillant des publics fragiles : EHPAD, écoles, structures pour personnes en situation de handicap. Véronique Sarselli dit ne vouloir « aucun tabou sur les solutions à mobiliser ». Comment recevez-vous cette annonce ?
C’est bien que le sujet soit mis sur la table : c’est nécessaire dans certains cas, mais le risque est un effet d’appel d’air et des déploiements et qu’on en mette partout sans réfléchir plus globalement aux autres solutions possibles. Mais il y a un fait : la chaleur est là et il y a des endroits où ce n’est pas possible d’appliquer le bon sens ou des éco-pratiques qui permettent d’être sobre.
Dans un Ehpad, oui, il faut qu’il y ait un endroit frais pour que les personnes puissent passer la journée, sans forcément le généraliser partout. Dans une école, c’est plus discutable parce qu’elle mériterait d’être correctement rénovée pour qu’on puisse ventiler la nuit. À défaut, au moins mettre des brasseurs d’air.
Dans une tribune publiée dans Le Monde le 18 juin 2026, l'architecte Jacques Ferrier écrit que la ville durable de demain ne peut pas être « une succession de refuges climatisés reliés par des espaces extérieurs devenus hostiles ». Qu'en pensez-vous ?
C'est exactement ça. C'est une très belle manière de le dire.
Mettre de la pompe à chaleur partout, c'est un peu jeter l'éponge et dire : « tant pis, on n'a plus le choix, on arrête d'aller dehors. » Il y a déjà des villes, notamment au Canada, aux États-Unis, où en été, c'est déjà acté : vous avez des bâtiments intégralement climatisés, des souterrains, et les gens ont adapté leur occupation, ils ne vont plus dehors. A-t-on envie de ca ?
Se pose aussi la question de la justice sociale. Pendant qu'on parle de la climatisation, on parle peut-être moins des personnes qui travaillent en extérieur, les agriculteurs, les personnes qui vivent dans des passoires thermiques… cela risque-t-il de creuser les inégalités ?
Cette problématique-là est inhérente. Certains ménages vont avoir les capacités de faire les bons investissements et d'avoir les bons équipements pour être confortables chez eux, et d'autres n'auront ni les financements pour le faire, ni les moyens de le faire correctement.
Si on privilégie la sobriété et l’efficacité de l’enveloppe du bâtiment, tout en permettant aux ménages les plus précaires d’y accéder, on évite de laisser de côté une partie de la population. L’enjeu, c’est que tout le monde puisse rester à bord.



