9 mars 2026

PFAS dans le Rhône : un explorateur descend le fleuve pour traquer les polluants éternels

Par

Florence Gault

Climat

En septembre 2025, l'explorateur Rémi Camus a parcouru 812 kilomètres du Rhône en embarcation légère, de son glacier jusqu'à la Méditerranée, pour cartographier la présence de substances PFAS dans les eaux du fleuve. En partenariat avec des laboratoires scientifiques, cette expédition inédite vise moins à désigner des responsables qu’à documenter la circulation de ces substances. Les analyses complètes sont attendues au premier semestre 2026.

Rémi Camus lors de son passage à Lyon ©Studio Par Ici

Ils sont incolores, inodores, invisibles à l'œil nu. Et pourtant, les substances PFAS — acronyme de per- et polyfluoroalkylées — ont envahi notre environnement, nos eaux, nos corps. Ces composés chimiques ultra-persistants, utilisés depuis des décennies dans les textiles, les emballages alimentaires, les mousses anti-incendie ou les poêles de cuisine, résistent à presque toute dégradation naturelle. D'où leur surnom : polluants éternels.

C'est en nageant dans la Méditerranée en 2023, de Calvi à Monaco, que l'explorateur Rémi Camus prend conscience du problème. Des prélèvements effectués en pleine mer révèlent des traces de PFAS, loin de toute côte. « Là, ils m’ont dit : tu sais que 99 % de la population mondiale sont déjà contaminés avec les PFAS ? », raconte l’aventurier. Un constat simple s'impose alors : si ces polluants sont détectés au large, ils viennent de quelque part. Des fleuves. Des rivières. Des territoires.

Rémi Camus décide donc de remonter le fil — ou plutôt de le descendre. En septembre 2025, il s'élance depuis le glacier du Rhône, en Suisse, à bord d'un packraft, une embarcation gonflable légère. Objectif : parcourir les 812 kilomètres du fleuve jusqu'à son embouchure en Camargue, tout en effectuant 56 sites de prélèvement en partenariat avec des laboratoires de recherche.

Rhône et PFAS : une expédition scientifique de 812 kilomètres

Rémi Camus n'est pas scientifique. Pour mener à bien le projet « Le Rhône livre ses secrets », il s'appuie sur deux partenaires: le laboratoire Wessling pour les analyses chimiques, et le laboratoire DEEP (Déchets, Eau, Environnement et Pollution) rattaché à l'INSA de Lyon pour l'interprétation des données. « Ce sont des gens très terre à terre. Leur objectif c'est de faire des prélèvements, de faire des analyses, et ça s'arrête là. Ce qui leur manque, c'est la partie storytelling. Moi, ça, c'est ce que je sais faire. C'est très intéressant de pouvoir lier les deux. »

Pendant une journée entière, l'équipe est formée aux protocoles de prélèvement : température de conservation des échantillons, notation précise des coordonnées GPS et des horaires, documentation photographique des environnements traversés.

Rémi Camus lors de l'expédition « Le Rhône livre ses secrets » ©Studio Par Ici

La méthodologie est rigoureuse : 56 sites de prélèvement en 28 jours, chacun multiplié par trois — un prélèvement en surface, un à deux mètres de profondeur, et un troisième consacré au 6-PPD, un antioxydant issu des pneus de voiture. Les prélèvements sont systématiquement effectués en amont et en aval des confluences, pour capter les mélanges entre rivières tributaires et fleuve.

Des polluants éternels détectés dès le lac glaciaire

Les résultats définitifs sont attendus au printemps 2026, mais certaines données préliminaires ont déjà été partagées. Dès les premiers kilomètres, une surprise : le lac glaciaire au pied du glacier du Rhône — qui n'existait pas en 2010 et n'a cessé de croître depuis — présente déjà 150 nanogrammes de TFA [NDRL : acide trifluoroacétique] par litre, aussi bien en surface qu'à deux mètres de profondeur. En revanche, les deux prélèvements effectués directement sur la glace du glacier ne révèlent aucune trace de PFAS.

Reste à savoir d’où il pourrait venir. Parmi les hypothèses de travail : des émissions de climatisations ou d’aérosols. Le TFA étant l'un des PFAS les plus volatils, il circule dans l'atmosphère et peut se déposer par voie aérienne sur des points d'eau, même en altitude, même loin de toute industrie. Une hypothèse qui soulève, en creux, la nécessité d'une réglementation à l'échelle européenne, et non plus seulement nationale.

Sur le glacier en Suisse ©Studio Par Ici

À mesure que le Rhône descend vers la France, les concentrations augmentent, notamment à l’approche du lac Léman, puis des zones urbanisées et industrielles. Mais la perception varie fortement selon les territoires. Dans certaines zones, les PFAS restent une abstraction. À Lyon, où le scandale des PFAS a éclaté en 2022, le regard change. « Là, la prise de conscience est énorme. Les gens sont très impliqués, parfois très accusateurs », observe Rémi Camus.

Tout au long de son périple, Rémi Camus entend aussi les inquiétudes des citoyens. « Des pêcheurs venaient me voir et me demandaient : “Mon poisson, je peux le manger ?” », raconte l’aventurier. Une question à laquelle il ne peut pas encore répondre avec certitude — mais à laquelle la science des PFAS apporte déjà des éléments de réponse : biocumulables, ces substances se logent dans les graisses et se concentrent en bout de chaîne alimentaire, chez les poissons carnassiers en particulier.

L'un des enseignements les plus déstabilisants de cette expédition tient en une phrase que Rémi Camus formule lui-même avec une pointe de tristesse : quitter la ville pour la campagne ne garantit plus une meilleure qualité environnementale. Les PFAS, tout comme les pesticides, voyagent dans l'air, l'eau et les sols. Des familles installées dans le sud de Lyon pour fuir la pollution urbaine ont découvert, des années plus tard, que leurs terres n'étaient pas cultivables, que leurs œufs de poules étaient contaminés, que leur eau de puits était impropre.

PFAS dans le Rhône : sensibiliser, documenter, agir

Rémi Camus tient à un point essentiel : cette expédition n'était pas une aventure à charge. Son objectif n'était pas de pointer des industries du doigt, mais de dresser un état des lieux du fleuve depuis sa source, et de rencontrer tous ceux qui, le long du parcours, s'engagent pour la solution. « On est tous dans un tunnel, mais le bout n'est pas bouché. Il y a de la lumière, il y a des solutions. Sinon, à quoi bon ? », explique-t-il.

Fin du périple pour Rémi Camus ©Studio Par Ici

Parmi les découvertes positives, un prélèvement effectué sur une orchidée sauvage — avec l'autorisation du Conservatoire botanique national — n'a révélé aucune trace de PFAS. Une bonne nouvelle, même si l'explorateur s'empresse de relativiser : « sur le prélèvement que nous avons fait, il n'y a aucune trace de PFAS. Peut-être qu'on aurait pris une orchidée plus proche du Rhône, ça aurait été différent. Mais c'est bien aussi de se réjouir de ce qui fonctionne. »

L'expédition a permis de tisser des liens avec des collectifs citoyens comme PFAS Contre Terre, des chercheurs de l'INSA, des élus locaux et des habitants. Un documentaire est en cours de montage, qui intégrera les résultats d'analyse et les portraits de ces acteurs du changement. Une seconde descente du Rhône est envisagée pour aller directement à la rencontre des élus et organiser des débats publics.


Découvrez notre entretien avec Rémi Camus dans le podcast d'En un battement d'aile :

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