13 oct. 2026
Aux Jardins d'Aestiv, l'agroécologie à grande échelle
Par
Florence Gault
Agriculture
6 mins
L’agroécologie ne concerne pas seulement le maraîchage sur de petites surfaces. Elle peut aussi s’appliquer à des systèmes céréaliers mécanisés, avec des surfaces importantes et des rendements significatifs. À Saint-Didier-d’Aussiat, dans l’Ain, les Jardins d’Aestiv associent grandes cultures, élevage et transformation à la ferme. Pour l’agronome Cédric Rabany, auteur du roman "Lost in Transition agroécologique", cette ferme constitue un exemple de mise en pratique de l’agroécologie à grande échelle.
©En un battement d'aile
Lorsque Benoît Merlo s’installe en 2013, il démarre seul sur une trentaine d’hectares. Deux ans plus tard, sa femme Méryl Cruz-Mermy rejoint le projet. Depuis, les Jardins d’Aestiv ont changé d’échelle : l’exploitation s’étend sur 300 hectares, dont environ 170 sont cultivés. Le reste est constitué de prairies naturelles. La ferme associe grandes cultures et élevage bovin mais aussi transformation et commercialisation des productions.
Les Jardins d’Aestiv intéressent particulièrement l’agronome Cédric Rabany, qui les présente dans son roman graphique Lost in Transition agroécologique, publié en 2026 aux éditions Nouriturfu. Il y voit « un exemple de mise en pratique de l’agroécologie à une échelle sérieuse et capable de produire », dans un système céréalier mécanisé. Un choix loin d’être anodin : en France, le blé, le maïs et le colza représentent à eux trois 44 % de la surface agricole. Comment faire évoluer ces grandes cultures face au changement climatique, sans renoncer à produire ?
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Remettre de la diversité dans les grandes cultures
Sur les parcelles des Jardins d’Aestiv, entre 15 et 17 espèces peuvent être cultivées chaque année. Blé, sarrasin, seigle, lentilles, pois chiches, sorgho, tournesol, colza, lin ou encore cameline : les cultures sont diversifiées, et certaines sont intégrées dans des rotations longues.
Une partie des récoltes est transformée sur place : les céréales sont moulues en farine, les légumineuses vendues en graines ou transformées en farine, et plusieurs oléagineux pressés pour produire de l’huile alimentaire. Ces produits sont commercialisés à la ferme, mais aussi auprès de boulangers, de restaurateurs, de pâtissiers et de revendeurs.

Méryl Cruz-Mermy dans l'atelier de transformation ©En un battement d'aile
La diversification ne s’arrête pas aux cultures. Les bovins valorisent les prairies naturelles, dont certaines ne se prêtent pas aux cultures, tandis que leurs déjections fournissent de la matière organique aux sols. Les prairies temporaires, riches en légumineuses, contribuent elles aussi à leur fertilité. « On voit que tout ça est imbriqué », explique Benoît Merlo.
Cette complémentarité entre les différents ateliers est au cœur du système imaginé par l’agriculteur. Elle n’est toutefois pas encore aboutie sur tous les plans. Une piste serait de réintroduire des porcs élevés en plein air, capables de valoriser les coproduits de la transformation et les déchets du tri des grains.
C’est justement cette recherche d’interactions entre les différents ateliers qui intéresse Cédric Rabany. Dans Lost in Transition agroécologique, l’agronome explore des expériences agricoles menées en France et à l’étranger. Il identifie plusieurs leviers communs : la diversité des cultures, le fonctionnement des sols et la régulation naturelle des perturbations. La diversité, explique-t-il, renforce la robustesse d’un écosystème.
Du rendement à la marge
Cette recherche de robustesse modifie aussi les indicateurs utilisés pour juger la performance d’une exploitation. Pour Benoît Merlo, le rendement à l’hectare ne peut pas être le seul objectif. Il faut regarder ce que rapporte réellement une culture une fois les charges déduites, et raisonner à l’échelle de la rotation plutôt qu’année par année. « Il ne faut plus que ce soit la course au rendement mais la course à la marge la plus importante », explique-t-il.

Benoît Merlo au milieu de ses vaches ©En un battement d'aile
Une culture peut ainsi rapporter moins qu’une autre une année donnée, mais contribuer à l’équilibre économique de l’ensemble sur plusieurs années. Certaines productions sont moins rémunératrices, tandis que d’autres, notamment celles qui sont transformées et vendues directement, dégagent davantage de valeur. L’enjeu est de trouver un équilibre entre les cultures et de répartir les risques, sans multiplier les productions au point de disperser les moyens de l’exploitation.
La même logique s’applique à l’élevage. Les Jardins d’Aestiv ont choisi des vaches Aubrac, une race rustique : « Par exemple, on a des coûts vétérinaires par vache et par an qui sont très faibles, inférieurs à dix euros par vache et par an depuis plusieurs années, hors épisodes sanitaires exceptionnels », explique Benoît Merlo.
La diversification des débouchés répond à la même recherche de souplesse. Quand Méryl s’installe en 2015, les prix de la viande bovine ne lui permettent pas de rentabiliser son élevage en vendant en circuit long. Elle se lance donc dans la découpe à la ferme et la commercialisation directe, après avoir échoué à nouer des partenariats avec des bouchers. Lorsque les cours des bovins s’envolent, il y a trois ans, cette activité devient moins intéressante financièrement. Elle choisit pourtant de la maintenir, quitte à ralentir le rythme des découpes. « Je l’ai maintenue dans l’idée que ça pourrait rebouger. Et preuve en est, aujourd’hui, les cours sont en train de dégringoler. »
Une robustesse qui ne protège pas de tout
Cette stratégie ne constitue pourtant pas une assurance tous risques. Dans Lost in Transition agroécologique, Cédric Rabany décrit des systèmes agricoles qu’il a observés au Burundi, très diversifiés et capables de nourrir des familles sur de très petites surfaces. Très résilients et largement autosuffisants, ces systèmes demandent beaucoup de travail et produisent peu d'excédent permettant de nourrir d’autres communautés.
Aux Jardins d’Aestiv aussi, la diversification ne suffit pas à garantir la viabilité économique de l’exploitation. En 2024, après dix années d’expérimentation, la ferme a failli ne pas passer l’année. La crise du bio, la baisse des prix et les remboursements d’emprunts élevés ont fragilisé l’exploitation. Une partie du matériel a dû être vendue et une campagne de financement participatif a été lancée avec le soutien de proches et de clients.

Les Jardins d'Aestiv ©En un battement d'aile
Aujourd’hui encore, les remboursements pèsent sur les revenus du couple. Interrogé sur leur capacité à vivre correctement de leur travail, Benoît Merlo répond sans détour : « Aujourd’hui, correctement non, parce qu’on est encore dans une phase où on rembourse énormément d’emprunts. » Il espère retrouver des marges de manœuvre à mesure que certaines échéances prendront fin, à partir de 2027. En attendant, les investissements réalisés au démarrage continuent de peser sur le budget du foyer.
Pour Cédric Rabany, les changements ne peuvent reposer uniquement sur les agriculteurs. « Les leviers pour décarboner l’agriculture sont connus, maintenant il faut travailler sur les leviers économiques pour favoriser leur adoption », résume-t-il. La diversification des cultures suppose aussi de développer des filières capables de les collecter et de les transformer, avec des débouchés suffisamment rémunérateurs. Les choix des consommateurs comptent, mais ils ne peuvent pas porter seuls la responsabilité de cette transformation. Il faut aussi un contexte politique et économique favorable, insiste aussi Benoît Merlo : « L’agriculture en elle-même ne peut pas être amortisseur de choc, elle seule. »
Faire face au changement climatique
Le changement climatique rappelle enfin les limites de ce que peut accomplir une ferme. Depuis 2020, l’exploitation a notamment abandonné le maïs, jugé trop gourmand en eau et moins adapté aux conditions climatiques qui se dessinent. « Soit on s’adapte, soit on y passe », résume Benoît Merlo.
L’adaptation pèse aussi sur le quotidien de l’agriculteur : « Ce qui est le plus dur, c’est la charge mentale. Ça rajoute du travail à un moment où on devrait être un peu plus tranquille. C’est un stress parce qu’on ne sait pas trop comment certaines cultures vont réagir. » Les rendements et la qualité des récoltes deviennent plus difficiles à anticiper, ce qui complique les décisions techniques comme les prévisions économiques.
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Même en préservant les sols, en travaillant la matière organique et en diversifiant les rotations, une sécheresse ou une chaleur extrême peut compromettre les récoltes. Benoît Merlo le constate : « Aujourd’hui, on a beau faire de la bonne agronomie, respecter ses sols, travailler les matières organiques, travailler la rotation de culture pour avoir des sols en bonne santé qui fournissent de la quantité et de la qualité… aujourd’hui, si on a une extrême chaleur ou une extrême sécheresse qui arrive par-dessus, ça réduit à néant tous les efforts agronomiques qui auraient pu être faits. »
Pour l’agriculteur, les adaptations à l’échelle de la ferme ne suffisent donc pas. Benoît Merlo appelle à une réponse collective, qui passe notamment par les politiques alimentaires et les choix de société : « Jusqu’à quand on laisse les agriculteurs seuls face à ces difficultés qui sont complètement insurmontables ? »



