Le traumatisme des canicules : comment vivre avec un climat qui change ?
Par
Florence Gault
Climat
6 mins
Cet été, les épisodes de canicule ont changé bien plus que les températures. Sommeil perturbé, vacances déplacées, inquiétude pour les proches, difficultés pour les agriculteurs : le changement climatique s’est invité dans notre quotidien. À l’occasion du Greener Festival, En un battement d’aile a voulu garder une trace de ce que nous avons vécu et de ce que cela dit de notre capacité à nous adapter et à agir. Des témoignages éclairés par trois regards, ceux d’un psychiatre, d’une chercheuse et d’un paysan.
©Jean-Patrice Clerc/Agence Mymetic
« J’ai l’impression que cet été, c’était vraiment la claque. C’est maintenant : tous les ans, ça va être ça. » Dans les échanges organisés par En un battement d’aile, à l’occasion du Greener Festival, les mots « cauchemar », « enfer », « peur », « fatigue », « colère » ou « impuissance » reviennent sans cesse dans les discussions. Mais aussi le sentiment étrange d’avoir perdu quelque chose. « On nous a volé un truc », raconte une participante. Ce qui était associé à l’été, comme sortir, partir en vacances, profiter des longues soirées, devient désormais difficile, voire impossible.
L’objectif de ces échanges était d’ouvrir un espace de discussion et de garder une trace de cette expérience collective des canicules, alors que les températures sont redescendues et que le souvenir de l’été risque, lui aussi, de s’estomper. Car derrière les chiffres et les records, que s’est-il réellement passé dans nos vies ?
Quand la chaleur bouleverse le quotidien
Pour certains, la canicule s’est d’abord traduite par des nuits impossibles. Dans les appartements, les températures ont dépassé les 30 °C, parfois atteint 35 ou 36 °C. Sortir devient compliqué. Dormir aussi. Une participante raconte avoir passé une partie de l’été enfermée chez elle, tandis qu’une autre s’inquiétait pour sa mère de 90 ans, qu’elle devait régulièrement aller voir pour s’assurer qu’elle s’hydratait suffisamment.
Même les vacances ont changé. Certains cherchent désormais la fraîcheur, quitte à modifier leurs destinations. « On était vraiment en mode réfugié climatique », raconte une participante qui a choisi de partir à la montagne.

Les participants échangent en petits groupes ©En un battement d'aile
La chaleur modifie aussi les activités collectives. Sport, fêtes, kermesses, événements en extérieur : ce qui semblait aller de soi est devenu soumis à la météo. Une autre participante, qui explique avoir longtemps considéré l’été comme sa période préférée de l’année, s’interroge désormais : « Qu’est-ce qu’on pourra faire si on ne peut pas être en vacances et qu’il faut travailler toute la journée ? »
Pour Emmanuel Contamin, psychiatre spécialisé dans les troubles post-traumatiques et spécialiste de l’éco-anxiété, ces épisodes de fortes chaleurs peuvent aussi faire naître un sentiment d’enfermement, qui rappelle celui du confinement.
La chaleur affecte non seulement le corps, mais aussi l’état émotionnel, avec une tristesse et une irritabilité qui peuvent s’accentuer. Elle prive aussi de moments habituellement associés au plaisir, comme les vacances. « On est tous pris dans cette tension entre des réactions d’adaptation qui, plus on est sous pression, plus elles deviennent individualistes », observe-t-il. Face à la contrainte, chacun peut alors être tenté de chercher un refuge pour soi, quitte à se replier sur ses propres besoins.
S’adapter à un climat qui va plus vite que nous
Le changement climatique ne bouleverse pas seulement les habitudes. Il met aussi sous tension des activités qui doivent anticiper sur plusieurs années. Adrien Mazet, paysan bio dans les Monts-du-Lyonnais et cofondateur de la fromagerie Altermonts, commence à se faire à l’idée que juillet et août seront désormais des mois de fortes chaleurs. « Ça va être des mois où on va souffrir et puis où il va falloir s’adapter », confie-t-il.
Mais la sécheresse de septembre a des conséquences bien plus durables sur son exploitation. Avec seulement 9,5 mm de pluie enregistrés sur son territoire en septembre, les pâturages resteront inaccessibles aux vaches jusqu’à la fin de l’hiver. « Même s’il se mettait à pleuvoir maintenant, on ne refera pas pâturer les vaches avant février ou mars », explique l’éleveur.
Une temporalité qui illustre la difficulté d’adapter rapidement un système agricole à un climat qui évolue beaucoup plus vite. Il faut modifier les pratiques, anticiper, tester d’autres façons de faire. Mais certaines réponses restent encore à inventer.
Cette nécessité d’adaptation concerne aussi nos logements. Les participants évoquent les brasseurs d’air, la végétalisation, l’ombre, l’isolation ou encore la climatisation. Une solution qui cristallise les contradictions : plusieurs personnes racontent avoir longtemps refusé d’en installer avant de se demander si elles pourraient finalement y avoir recours pour supporter les fortes chaleurs. « Je résisterai à la clim le temps que je peux, mais si c’est de ma survie dont il est question, je la mettrai », témoigne un participant.
Le paradoxe est là : comment s’adapter aux conséquences du changement climatique sans multiplier des solutions qui peuvent, elles-mêmes, aggraver le problème ?
« Tant que les politiques ne bougent pas… »
Mais, au fil des discussions, les participants soulignent que l’adaptation ne peut pas reposer uniquement sur les individus. Planter des arbres dans son jardin, modifier son logement ou partir chercher la fraîcheur permet de répondre à une partie du problème. Mais que faire lorsque l’on habite un appartement mal adapté, que l’on travaille dehors ou que l’on dépend d’un système agricole soumis au manque d’eau ?
Une participante raconte la douleur ressentie en entendant, tout au long de l’été, ses proches dire : « Moi, tant que les politiques ne bougent pas, je ne peux pas faire grand-chose. » Le jeune homme à côté d’elle réagit : « Au moins là, c’est un électrochoc pour tout le monde. » Mais cet électrochoc suffira-t-il à provoquer des changements durables ?
Une enquête menée cet été par Adapt, avec l’Institut Verian, donne une idée du paradoxe. Près de 70 % des Français craignent que leur territoire ou leur région deviennent inhabitables. Plus de neuf sur dix considèrent l’adaptation comme un enjeu important ou prioritaire pour l’avenir de la France. Et pourtant, près de 80 % redoutent que le sujet passe au second plan des préoccupations politiques après l’été.
« Il y a une espèce de gap entre ce dont on se rend compte, les preuves concrètes sur nos territoires, dans nos environnements et même chez nos proches et le fait qu’on ne voit pas des politiques se mettre en place, » constate Marianne Chouteau, enseignante-chercheuse à l’INSA, après avoir entendu les restitutions des groupes. La question est d’autant plus présente que l’élection présidentielle de 2027 se profile. Comment éviter que ce qui a été vécu cet été ne disparaisse des discussions politiques dans les prochains mois ?
Pour Emmanuel Contamin, l’enjeu est de ne pas laisser l’éco-anxiété conduire à la paralysie. Le sentiment d’impuissance peut pousser à se voiler la face, explique-t-il. À l’inverse, les « liens collectifs » peuvent redonner du « pouvoir d’agir ». Le psychiatre explique que cette capacité à imaginer autre chose peut aussi compter après un choc.
Les catastrophes font naturellement émerger, selon lui, des comportements d’altruisme et de coopération. Mais la suite dépend de la cohésion sociale. « Un bon exemple de résilience collective, » raconte-t-il, est celui de Greensburg, une petite ville américaine détruite à 95 % par une tornade en 2007. Elle a été reconstruite sur un modèle écologique, basée sur les énergies renouvelables. « Quand on demande au maire comment il a fait, il explique que la ville s’est réunie et s’est demandée quelles étaient ses valeurs et ce qu'elle voulait laisser à ses enfants », raconte Emmanuel Contamin.
À une autre échelle, Adrien Mazet voit dans le collectif qu’il a contribué à créer autour de sa ferme une forme d’utopie concrète. Une manière, peut-être, de ne pas seulement chercher à s’adapter à ce qui vient, mais aussi de commencer à expérimenter ce que pourrait être la suite.



