13 oct. 2026
Agroécologie : comment nourrir le monde sans détruire la planète ?
Par
Florence Gault
Agriculture
5 mins
Dans son roman graphique Lost in Transition agroécologique, publié aux éditions Nouriturfu, l’agronome Cédric Rabany explore les pratiques agricoles en France et à l’international. À travers des expériences menées notamment en Côte d’Ivoire, au Burundi et dans la plaine de l’Ain, il montre comment l’agroécologie peut transformer les systèmes de production, mais aussi les limites auxquelles elle se heurte. Son constat : la transition ne repose pas sur une recette miracle, mais sur des solutions adaptées aux territoires.
©Cédric Rabany
Dans Les Agronautes, votre précédent livre, vous dressiez un état des lieux du modèle agricole actuel et de ses limites. Avec Lost in Transition agroécologique, vous partez à la rencontre d'expériences de terrain. Qu'est-ce qui vous a donné envie de raconter ces initiatives ?
Cédric Rabany : L'exercice de vulgarisation m'a plu. Après la sortie du premier livre, j'ai été invité en librairie et à des tables rondes. J'ai beaucoup aimé échanger avec les gens, leur expliquer ce que je fais dans la vie. Quand la maison d'édition Nouriturfu a lancé une collection de romans graphiques, je me suis dit qu'on pouvait rendre ces sujets plus parlants.
Avec beaucoup d'humour, vous tentez de répondre à cette question : comment nourrir le monde sans détruire la planète ? Pour cela, votre personnage entame un périple qui s'appuie sur votre expérience d'agronome. On vous suit en Côte d'Ivoire, en Ouganda, au Burundi, en Tanzanie, mais aussi dans les plaines de la Beauce ou les monts du Lyonnais...
Cédric Rabany : L'idée était d'aller rencontrer des personnes qui font des choses sur le terrain et qui vivent ces transitions. Je voulais ancrer les réflexions dans des territoires, pour être un peu moins dans la théorie et davantage dans le récit d'histoires. Je travaille surtout dans les zones tropicales, mais je voulais aussi que le livre parle aux Européens, aux Français, aux gens du Beaujolais. Les contextes techniques sont différents, mais les problématiques se rejoignent. Un petit producteur du Burundi rencontre certaines des mêmes contraintes qu'un grand céréalier de la Beauce.

Vous montrez dans ce roman graphique la diversité de l'agroécologie en fonction des territoires. Existe-t-il malgré tout des principes communs à toutes ces expérimentations ?
Cédric Rabany : Il n'y a pas de recette magique, mais il existe de grands leviers. Le premier, c'est la diversité. Il n'y a pas d'écosystème sur Terre qui fonctionne sans elle. Un écosystème diversifié, avec toutes ses fonctions, est beaucoup plus robuste.
Nous consacrons aussi un chapitre au sol. Le XXème siècle a un peu fait oublier sur quoi reposait la production agricole : les sols. Il faut comprendre ce qu'est un sol qui fonctionne, un sol fertile, et les différentes dimensions de cette fertilité.
Enfin, il y a la biorégulation. Prenez une forêt, comme l'Amazonie : il n'y a pas une maladie qui la fait disparaître. Il y a des mécanismes de régulation des maladies.
L'idée de l'agroécologie, c'est de rapprocher deux sciences, l'agronomie et l'écologie. L'écologie nous donne des clés pour comprendre le fonctionnement des écosystèmes. Un champ, un élevage, une ferme sont des écosystèmes : il s'agit de comprendre leurs règles de fonctionnement pour imaginer de nouvelles manières de produire.
En Côte d'Ivoire, dans le premier chapitre intitulé "Plus rien ne m'étonne", vous décrivez une situation où tout se télescope : déforestation massive pour planter du cacao dont les prix s'effondrent, engrais qui disparaissent avec les filières coton détruites par la guerre civile, pesticides chinois sans notice utilisés à l'aveugle. Et pourtant, il y a aussi des paysans qui se débrouillent avec leurs systèmes traditionnels. Pourquoi cet exemple vous a-t-il particulièrement marqué ?
Cédric Rabany : C'était mon premier emploi après mes études. J'ai débarqué dans ce contexte, à une époque de forte crise sociopolitique. Ce chapitre illustre bien la diversité des problématiques : politiques, économiques, commerciales et techniques.
Quand on est formé à l'agronomie, on se dit qu'on va réfléchir aux produits pour gérer telle maladie ou conseiller tel produit pour le sol. Mais on se retrouve confronté à une réalité beaucoup plus complexe, multifactorielle.
Une ferme, même au fin fond du nord de la Côte d'Ivoire, est connectée au marché mondial. Et c'est vrai pour la plupart des fermes dans le monde. Ce lien avec le marché est très fort et impacte beaucoup de choses à l'échelle des fermes et la manière dont les ressources naturelles sont utilisées.
Au Burundi, vous décrivez un système agricole où des familles nourrissent huit personnes sur 3 000 mètres carrés. C'est l'équivalent d'une équipe de foot qui devrait se nourrir sur la moitié d'un terrain. Sans tracteur, sans engrais, en mélangeant sorgho, maïs, haricots, bananiers et palmiers dans un même espace. Vous parlez d'un système particulièrement résilient. Qu'est-ce qui le rend si efficace ?
Cédric Rabany : Une parcelle au Burundi peut accueillir, sur quelques mètres carrés, une vingtaine d'espèces végétales, associées et plantées à des dates différentes pour optimiser les cycles des plantes. Dans ce joyeux bazar, il y aura toujours quelque chose qui va produire. Et donc c'est pour ça que je dis que c'est un système hyper résilient.
Mais j'explique aussi que c'est un système extrêmement intensif en travail. Si vous semez du sorgho, du maïs, des haricots et des tubercules sur la même parcelle, le travail nécessaire par unité de surface est très important. Ce système nourrit des populations et permet une forme d'autosuffisance, mais il produit peu d'excédents à vendre sur les marchés ou à destination des villes. Donc voilà la limite.
Et je le prends aussi comme exemple parce que parfois, on idéalise un peu des schémas de fermes en permaculture ou des choses comme ça. Oui, des systèmes comme ça, très productifs, existent, mais ils demandent beaucoup de travail. Cet exemple permet aussi d'illustrer la contrainte du travail en agriculture.
L'une des critiques souvent formulées à l'égard de l'agroécologie est qu'elle serait incapable de nourrir une population mondiale en croissance. Aujourd'hui, plus de 670 millions de personnes souffrent de la faim dans le monde. Est-ce que l'agroécologie peut répondre à cet enjeu ?
Cédric Rabany : Ah, c'est la grande question ! Quand on parle d'agroécologie, on prend souvent des exemples de maraîchage très intensif. Alors, le maraîchage, c'est sympa, on arrive à faire des trucs sans pesticides, mais on met des tonnes et des tonnes de compost à l'hectare et ce n'est pas réplicable.
Or, si l'on veut nourrir le monde avec l'agroécologie, il faut s'intéresser à ce qui nourrit le monde : essentiellement les céréales. Je me suis donc demandé s'il existait des systèmes céréaliers agroécologiques performants.
Aux Jardins d'Aestiv, dans la plaine de l'Ain, le raisonnement autour de l'agroécologie, de la santé des sols et de la diversification a été poussé loin. On est dans un système mécanisé, avec de beaux équipements, parfois très technologiques, en agriculture biologique et sans intrants de synthèse, et qui fonctionne avec des rotations extrêmement bien pensées, des choix de variétés, des plantes de service qui vont être intégrées dans les rotations, etc.
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Ici, sur beaucoup de cultures, on a des rendements qui sont, en agriculture biologique, très proches de ceux de l'agriculture conventionnelle. La ferme associe aussi des bovins aux cultures. C'est l'occasion de replacer les herbivores dans les systèmes agricoles français. Ils peuvent apporter d'autres services, notamment en recyclant les biomasses produites sur l'exploitation.
Pour moi, c'est un exemple de mise en pratique de l'agroécologie à une échelle importante, avec un système capable de produire. Aujourd'hui, il nous faut produire plus avec moins de ressources, mais il faut quand même produire.
La transition agroécologique demande du temps, alors que le système agricole semble souvent fonctionner à court terme. Comment concilier ces deux temporalités ?
Cédric Rabany : Il faut élargir la réflexion au-delà de ce qui se passe dans une parcelle, pour réfléchir à l'organisation des filières, des marchés et au rôle des consommateurs. On ne peut évidemment pas tout mettre sur le dos de ces derniers.
Les leviers techniques pour décarboner l'agriculture existent, ils sont de plus en plus testés et connus. Maintenant, ce sont les leviers économiques qu'il faut mettre en place pour favoriser l'adoption de ces pratiques.
Aux Jardins d'Æstiv, par exemple, les rotations intègrent notamment des légumineuses et des oléagineux moins connus, comme la caméline, ainsi que des pois chiches et des lentilles. Mais pour développer ces cultures, il faut aussi structurer les filières, garantir une rémunération suffisante et que la demande suive. Sans cela, ces leviers ne sont pas économiquement durables. La construction des filières est donc une étape essentielle de la transition.
Le dernier chapitre s'appelle "Oser Joséphine", et vous y dressez, dès le début, un portrait assez touchant des agriculteurs qui voudraient bien changer leurs pratiques, mais qui éprouvent aussi un blocage. Qu'est-ce que vous pourriez leur dire ?
Cédric Rabany : Je ne pense pas qu'il y ait fondamentalement beaucoup d'agriculteurs qui soient contents de balancer des néonicotinoïdes ou du glyphosate tous les quinze jours. Dans la plupart des cas, les gens ont envie d'évoluer et sont conscients de la nécessité de cette évolution. Il faut construire l'accompagnement qui permettra cette transition.
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L'exemple d'Altermonts, la fromagerie créée par plusieurs fermes des monts du Lyonnais, me semblait une belle manière de terminer le livre. Il rassemble plusieurs dimensions : des agriculteurs qui réfléchissent collectivement, des trajectoires et des rythmes différents, le dialogue avec les collectivités territoriales, la réflexion sur les marchés et l'implication des consommateurs. Il y a aussi des questions techniques, comme le passage à un système laitier davantage fondé sur l'herbe et la production de fourrage. C'est cette approche globale qui me plaît.
Au fond, qu'aimeriez-vous que les lecteurs retiennent de Lost in Transition agroécologique ?
Cédric Rabany : Le dialogue. Il n'y a que le dialogue. Discuter avec les agriculteurs, mais aussi avec des gens d'autres univers, et accepter les convergences. Bien sûr, cela ne veut pas dire qu'il n'y aura pas de désaccords sur des questions techniques. Mais il faut apprendre à dialoguer et à s'ouvrir à d'autres univers.
C'est aussi pour cela que je suis sorti de ma bulle d'agronome pour faire une bande dessinée : essayer de faire discuter des gens.



